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Ce jour-là, puisqu’il faut bien commencer notre histoire, le soleil est apparu en deux endroits à la fois : au-dessus des toits rouges du port dans le ciel frais du matin, et sur le bord des vagues au bout de la jetée, doucement bercé par une légère houle.

Platon le petit marin sans bateau se promène sur les quais. Il a sur la tête le foulard que son père lui a laissé avant de partir, il y a dix ans, pour le Pays de l’Aventure, d’où il n’est encore jamais revenu.

Un navire décharge ses marchandises. Sur les pavés s’entassent caisses, tonneaux et paniers remplis des trésors rapportés par les marchands de la ville au terme d’un périlleux voyage. Platon laisse son esprit vagabonder un instant sur ces routes maritimes qu’il connait par cœur à force de les avoir étudiées sur les cartes du vieux docteur Billevesées.

Mais le périple imaginaire tourne vite court, comme souvent, car un tapage insolite vient l’interrompre. Des cris sont poussés, des jurons sont lancés, et un jeune garçon débouche d’une ruelle en courant. C’est un Indien, il a une tunique en peau de bison et une plume d’aigle royal dans les cheveux.

-Arrêtez-le ! Arrêtez-le !

Platon s’écarte pour le laisser passer.

Alors, la ruelle semble avoir un haut-le-cœur, et comme si elle les vomissait, d’inquiétants personnages surgissent dans la clarté de notre récit : ils sont trois, un petit et deux grands. Il y en a un qui est même plus grand qu’un ours des plaines glacées de l’Alaska.

Le jeune Indien se retourne. Il a un arc. Il tire très vite. La flèche passe au-dessus du petit homme qui mène le groupe des poursuivants, et vient se planter dans le ventre du très grand. Mais on dirait que ça ne lui fait rien.

-C’est très étrange, se dit Platon.

Et il s’écarte encore un peu plus.

L’Indien saute sur une gouttière qui s’appuyait nonchalamment contre un mur et grimpe sur les toits. Le très grand le poursuit, il renverse la gouttière, s’agrippe au mur et l’escalade en faisant tomber des gros morceaux de briques derrière lui. Les deux autres poursuivants, le nez en l’air, passent comme un éclair. Ils ont tous bientôt disparus.

Un peu étourdi, Platon reste quelques secondes à regarder les toits remettre en maugréant leurs tuiles en place.

Puis il se remet à flâner sur le quai, les mains dans les poches.

-Tiens, il se dit, qu’est ce que c’est ?

De sa poche droite, il sort un médaillon aux reflets dorés. Un dessin est gravé dessus dans un style un peu fruste.

-On dirait une sorte de tortue volant dans un soleil. Sûrement un porte-bonheur !

Platon a sans doute raison, car un médaillon qui arrive comme par magie dans sa poche, ça ne peut être qu’un porte-bonheur.

-Grande Loterie du Prix d’Offenbach ! crie alors un bateleur non loin de là. Venez tenter votre chance ! En l’honneur de notre vendredi le treizième, la cagnotte est de 300 petits florins ! Grande Loterie du Prix d’Offenbach! Double chance, deux tirages successifs !

Platon achète un billet. C’est le numéro 66.

Le ticket dans une main, le médaillon dans l’autre, le petit marin attend patiemment le résultat du premier tirage. La roue tourne, s’arrête, et annonce le gagnant :

-Numéro 66 !

-Je le savais, dit simplement Platon.

Il range alors précieusement son précieux talisman, récupère son lot de 300 petits florins et se dirige d’un pas joyeux vers l’office du bon docteur Billevesées. Il a hâte d’annoncer la nouvelle au vieil homme ! Ce petit pécule que la chance lui offre aujourd’hui va enfin lui permettre de s’acheter un bateau et de partir à son tour à la recherche du Pays de l’Aventure…

Mais avant cela, il va s’offrir un bon repas à l’auberge de l’Amiral Benbow.